TOUTES CHOSES AYANT OUBLIÉ LA RACE HUMAINE

photo & traitement machine Richard TABBI - reproduction interdite.
Il y avait encore des morceaux de chair accrochés aux murs, Ils avaient grimpé le long des parois en utilisant les anfractuosités, Ils y avaient laissé leurs genoux et leurs ongles. Je savais que c’était inutile. Je pensais à tous ces souvenirs fixés sur les albums holographiques, ma mère aimait exposer ces photos, moi j’aurais voulu effacer toutes ces traces. Bien sûr, je sais me montrer à l’écoute des attentes des clients, et adapter mon registre de conversation à ceux-ci, j’ai exercé divers petits métiers qui réclament patience, maîtrise de soi, et attention. L’avènement des trains à grande vitesse réduit les distances et les morts et les vivants pourraient presque s’étreindre. Un autre jour, une autre nuit, la terre a tremblé sur son axe, un autre jour, une autre nuit :
Rouge - vert - rouge - vert - rouge - vert
Le dialogue des plantes se poursuit
Les sachets plastiques meurent sur la terrasse
Le crépis se désagrège en fine poussière, fine poussière
Ils étaient dehors. Je fouillais dans les poubelles. Je me sentais déphasé et sans avenir, je ne voyais pas ce que j’aurais pu faire d’autre. La seule issue était le sous-sol, j’avais repéré la trappe, je l’ai soulevée... Cela m’a donné un sens pratique qui j’imagine peut être utile en cas de menus incidents (panne d’électricité, plomberie, etc.) / Femme quarante ans div souhaite rencontrer H pour moments coquins / infirmière trente-cinq ans mal mariée rencontrerait monsieur pour dévorer ts plaisirs de la Vie / dame soixante ans sérieuse rech compagnon pr partager fin de vie heureuse / Elle s’est laissée embrasser et a renversé la tête en offrant son corps à son amant qui a entrepris de dégrafer son soutien-gorge. Je me suis glissé dans le conduit souterrain, j’ai rampé sur une dizaine de mètres pour déboucher dans une cave. J’ajoute que je travaille à une adaptation cinématographique de cette histoire.
Ils étaient quatre fantômes
en route
vers les régions infernales
de leur conscience
Le cimetière raconte l’Histoire entre les allées gazonnées mais l’herbe a poussé et seules restent les fleurs artificielles. La fille était noire, je l’avais deviné à sa voix, elle était allongée sur le côté, nue. Mes parents étaient inquiets de cette situation, ils étaient pourtant responsables, ils n’avaient rien fait pour changer le monde sinon se laisser pousser des fleurs dans les cheveux et imaginer un avenir radieux. J’avais même connu un ingénieur en physique nucléaire qui vendait des lunettes de soleil à la sauvette. Comme l’hiver durait toute l’année en ce temps-là, le type était mort de faim. Oui, mort de faim.
Le soleil n’était plus à vendre. Nooooooon, le soleil n’était plus à vendre.
Je me suis approché, j’avais pris les précautions nécessaires, sur les murs des tableaux indiquaient la direction à suivre, des animaux équarris dans des positions invraisemblables. Ce poste m’intéresse particulièrement et j’espère avoir l’occasion de vous rencontrer prochainement afin de vous convaincre de ma capacité à occuper parfaitement celui-ci. Il plie son journal et sa main tremble, il fait peur aux femmes, il le sait, peut-être perçoivent-elles le dégoût qui le ronge, pourtant elle est de bonne humeur aujourd’hui, sans doute en période féconde, saturée d’hormones, son corps souple s’étire et elle sourit à ce drôle de type malgré son air de mort-vivant.
Hier encore les paysages portaient l’arc-en-ciel avec sérénité
les oiseaux partageaient l’espace avec les nuages
c’était avant les aéroplanes et les déodorants aérosols
c’était avant le rétrécissement de l’horizon et les orages de particules.
Nous marchions le long de la rivière, les empreintes de nos pas étaient destinées aux archéologues du futur, toute ma scolarité avait été une longue torture, le cordon ombilical enroulé autour de mon cou me faisait comme une écharpe sanglante. La ville se dressait contre le ciel, je savais qu’il n’y avait plus grand-chose à espérer, la télévision organique avait fait son apparition, elle diffusait ses programmes à l’intérieur de nos propres rêves, Ils affirmaient que c’était là un progrès pour l’humanité. J’ai remis mes jumelles dans leur étui et je me suis dirigé vers une termitière, j’ai versé toute l’essence et j’ai allumé la mèche.
Il y avait la fille sans visage au corps usé il y avait
du sang et de la merde qui coulaient de son anus le long de sa
jambe maigre
Un trou béant un amas de chair
rose et sanguinolente enfin il y avait
La Mort
Par ailleurs je possède un niveau de conversation courante en anglais, que j’entretiens à travers mes voyages et la lecture d’auteurs anglo-saxons. Elle : lit un roman facile avec une fin prévisible, moins de deux cent pages, Lui : parcourt un journal économique réputé sérieux mais en réalité s’intéresse aux annonces de rencontres particulières, page trente-deux. Cette voix, au téléphone, comporte une charge sensuelle indéniable. Les appartements sont désormais habités par des postes de télévision de toutes dimensions qui cohabitent avec les robots ménagers et les systèmes d’évacuation connectés au réseau d'égout collectifs. Il y a tous ces chômeurs dans les rues, des gens qui possèdent des CV interminables et qui vous cirent vos chaussures et vous nettoient le pare-brise. La secrétaire a la peau caractéristique des irradiés de la troisième génération.
Les chiens sont autorisés à franchir la limite
Les automobiles sont devenues intelligentes
Les humains sont garés dans les parkings souterrains
Nous fabriquions des cabanes avec des morceaux de carton et de plastique, il y en avait des quantités sur la décharge. Le long de la voie ferrée les excréments jonchent les rails, le train est déjà loin tandis que le préservatif maculé de sang échoue entre les traverses. Le feu passe au rouge puis au vert et ça recommence. Ma formation de documentaliste m’a apporté une bonne maîtrise de l’outil informatique, qu’il s’agisse de traitement de texte (Word, Claris Works, Apple Works) ou de base de données (Hypercard). Je suis donc parfaitement à même d’accueillir une clientèle étrangère. (Ses quatre mains lui permettent de taper avec efficacité sur le clavier de son ordinateur).
(Nuage radioactif.)(Nuage radioactif.)
Ce roman, que j’ai voulu traiter sur un mode irréaliste, comme un hommage à l’un de mes grands maîtres Richard Brautigan, contient en réalité une grande part d’éléments autobiographiques et il est vrai que j’ai renoncé à beaucoup de choses pour écrire.
Les tunnels sont des nuits factices qui durent quelques secondes.
Le tremblement de sa main s’est accentué lorsqu’il descend sur le quai, un homme cherche quelqu’un dans la foule, quelqu’un qui lui rappelle un héros de cinéma, par pitié, un héros, de cinéma. Je vous prie d’agréer, mon lieutenant, l’expression de mes respectueuses salutations. Et aussi d’acheter un pavillon en banlieue et une conduite intérieure. Et de baiser sans préservatif jusqu’à ce que j’arrive. Je me suis présenté par le siège, il est très grand, il a un air désespéré et romantique. Les souvenirs étalés sur le buffet du salon : photographies d’enfants en sourires forcés, une certaine idée du bonheur, quelque chose de printanier, le reflet de la lumière solaire sur leurs cheveux blonds.
Tous les jours des migrations à heure fixe
les repas obligatoires aux heures obligatoires
Les humains achèvent leurs jours dans les plateaux-repas environnés de pommes rissolées, d’antioxygène et de conservateurs
Le ciel est le même d’un bout à l’autre, seuls les nuages donnent une impression de mouvement. J’ai grandi dans un monde qui perdait ses illusions, les grandes surfaces gagnaient sur les forêts, les poulets perdaient leurs plumes et s’auto-cuisaient au stade ultime de leur croissance, les êtres humains ne vivaient plus en couple en dehors des périodes de reproduction.
Avec son couteau planté
au beau milieu
de la poitrine
J’utilise également l’Internet au quotidien, que ce soit pour des recherches liées à l’écriture, ou pour mon courriel (pour entretenir le désir je possède une liste interminable de sites pornographiques que je peux vous communiquer sous quarante-huit heures). J’ai d’ailleurs reçu un certificat d’aptitude à l’enseignement délivré par les autorités militaires, ainsi que la médaille de bronze de la défense nationale et le grade de sergent. J’ai rempli le formulaire d’inscription pour le tronc commun et l’attestation sur l’honneur qui stipulait que je devrais, une fois mon diplôme obtenu, défendre le droit et la justice. L’effet a été immédiat, un fou-rire m’a saisi, je savais que c’était interdit, que je risquais le recyclage, que j’avais franchi la frontière.
Mon profil correspond en effet à ce que vous recherchez. Lui : trois cartes de crédit, un prêt immobilier, un véhicule fiscalement avantageux, lisez de petite cylindrée et de moins de trois ans. Elle : un avortement à dix-sept ans, une décoloration toutes les trois semaines, un appartement de quatre-vingt dix mètres carrés en centre ville en pleine propriété. Ils sont assis dans un compartiment à grande vitesse. Je postule par la présente à l’offre d’emploi citée en référence ci-dessus.
Mon profil correspond en effet à ce que vous recherchez. Lui : trois cartes de crédit, un prêt immobilier, un véhicule fiscalement avantageux, lisez de petite cylindrée et de moins de trois ans. Elle : un avortement à dix-sept ans, une décoloration toutes les trois semaines, un appartement de quatre-vingt dix mètres carrés en centre ville en pleine propriété. Ils sont assis dans un compartiment à grande vitesse. Je postule par la présente à l’offre d’emploi citée en référence ci-dessus.
Tout juste sortis de l’animalité
obsédés par l’éclat du soleil et le mouvement des planètes
dévorés par le monstre
à gueule de magma
Je dois dire que mon travail était apprécié de mes supérieurs. On avait retrouvé son cadavre dévoré par les loups au petit matin, à l’entrée de la ville. J’avais froid dans ma cabane de plastique et de carton, il faisait plus froid encore dans les amphithéâtres, les étudiants prenaient des notes pelotonnés dans des couvertures de survie argentées. Nous nous sommes installés dans un coin où la couche de papiers gras avoisinait les cinquante centimètres. Bien évidemment, ma présentation est soignée et j’y attache une grande importance.
Entrailles disloquées
coups de griffes
brise les os et arrache
les membres
Je me décide à vous adresser cette histoire, espérant qu’elle présentera quelque intérêt pour vous. Les cheminées veillent sur la ville et crachent leur fumée (1991-1993). Les automobiles passent leurs vacances au bord de la mer. Toutes choses ayant oublié la race humaine.
Le Havre-Aix-en-Provence,
décembre 2003-mars 2009.
copyright Richard TABBI 2009 - texte déposé - droits réservés.
nouvelle parue dans le n° 39 de la revue Twice (juin 2009)
photo Patrick JouanneauMICKEY
Un texte publié il y a quelques années, déjà. Ma contribution à la dé-disneyification du monde... RT
Mickey conduisait comme un dingue. On avait pris l’autoroute et j’avais de drôles de picotements le long de la colonne vertébrale. Je priais pour que les types dans les hélicoptères ne nous repèrent pas, je commençais à être fatigué de toutes ces conneries. J’avais eu mon content de cellules pourries, de tabassages et de cafards. J’aspirais à la paix, et si possible pas derrière un grillage.
“Ralentis, Mickey, putain...”
Ses doigts gantés de blanc étaient crispés sur le volant. Il a ouvert le vide-poche et a sorti une cassette de Johnny Cash, ça faisait des années que j’avais pas écouté de country. Il a enclenché le truc et les cow boys se sont mis à parcourir la plaine à la recherche des filles de ferme, à raconter des histoires de cul dans la paille et la sueur, l’odeur du crottin, ce genre de choses.
“Hey Mickey, je te voyais pas écouter ces machins...”
“Ta gueule et fais-moi tirer une barre.”
Je lui ai tendu le joint qui se consumait entre mes doigts. Je ne croyais plus à cette panoplie obligée de stupéfiants, à vrai dire je n’avais plus guère d’inspiration. Mes bouquins se vendaient suffisamment pour que je ne foute plus grand-chose et je ne m’en privais pas. Je traînais au hasard, et j’avais une sorte de don pour m’embringuer dans des histoires que la tremblote et le manque de patience m’empêchaient désormais d’écrire.
Mickey m’a repassé le joint, ou plutôt il me l’a fourré dans la bouche, tandis qu’il sortait une flasque de sa veste et la tétait. Le bourbon coulait sur son menton.
“Alors Ostrowski, toujours peur des flics ?”
“Mickey, je n’ai pas peur. Je suis juste fatigué de toutes ces conneries.”
“Ah ouais ? T’es fini Ostrowski. J’ai lu tes derniers poèmes, c’est lamentable.”
“Écoute, c’est pas ton rayon, alors lâche-moi avec ça.”
“Putain, quand je pense que je lisais tes bouquins en une nuit. Maintenant, rien que de les voir, ça me fait dégueuler.”
“Les regarde pas, alors.”
“Putain, Ostrowski, réagit, MERDE !”
A ce moment, des coups ont retentit dans la bagnole. C’était la fille. La caissière de chez Disney. Notre otage.
“Hey, Mickey, peut-être qu’elle étouffe dans ce putain de coffre.”
“T’as raison, je vais aller lui faire quelques trous d’aération avec mon .38.”
“Connard.”
“Connard toi-même, Ostrowski, t’as plus de tripes, mec.”
Je commençais à être lessivé, je n’aspirais qu’à une chose : dormir. Au moins vingt heures d’affilée. Dans mes veines courait plus d’alcool que de sang. Mickey, lui, était à dix mille, et chaque minute qui passait semblait le rendre encore plus furieux.
“On s’en sortira jamais. Relâche-la. Tu t’en tireras avec cinq ans au maximum...”
“Hey Ostrowski, tu rêves ou quoi, mon pote ? Tu crois qu’ils vont se contenter de m’arrêter ? Ils vont tirer à vue, oui. Et tu le sais parfaitement.”
On aurait pu éviter ça. Je pensais à cette fille en uniforme règlementaire Disney, les oreilles sur la tête et tout, petite jupe, jeune, elle devait avoir dix-sept ans, pas plus, elle n’avait rien vu venir, elle avait commencé par un grand sourire qui mettait en valeur ses dents très blanches.
“Bonjour monsieur Mickey, vous n’avez pas l’air très...”
Elle n’avait pas pu finir sa phrase, Mickey lui avait tordu le bras, et devant les enfants à peine surpris il lui avait enfoncé son .38 dans la bouche.
“Maintenant tu viens avec moi, salope.”
La fille s’était mise à hurler et ça avait excité les gosses qui encourageaient Mickey en proférant des obscénités. Au début j’ai cru à un putain de numéro, je me disais chez Disney ils savent plus quoi inventer, des faux braquages, maintenant. Mais Mickey avait perdu son self-control, il avait mis un coup de crosse dans la tête d’un gosse qui faisait mine de l’aider à maîtriser la caissière en répétant niquez-la, m’sieur, niquez-la cette pute. J’aime pas trop les merdeux à cet âge-là, j’avais donc accueilli l’événement avec bonhomie, sans insister sur son caractère inhabituel.
Les choses se sont gâtées quand Mickey a tiré dans la foule et qu’un type a ramassé une bastos dans le bras. Il en a chialé dans sa barbiche crasseuse qui datait au moins des années soixante-dix. Mickey a gueulé ON SE TIRE ! Au loin les types du service de sécurité ont démarré leur manœuvre d’encerclement, les blindés commençaient à se déployer et l’aviation de chasse de Walt Disney traçait des sillons dans le ciel.
On a couru vers la bagnole, Mickey a fourré la fille dans le coffre, il m’a pris le volant d’autorité, j’ai juste eu le temps de grimper et il a démarré comme un vrai cinglé Le paysage s’est mis à défiler. J’étais plaqué contre le dossier de mon siège. Mickey transpirait, la fille martelait la tôle.
“Pourquoi tu fais ça, Mickey ? Merde, t’as aucune chance...”
Mickey a tourné vers moi son visage de souris mal dessinée, ses yeux étaient injectés de sang.
“Pourquoi Ostrowski ?”
J’ai aspiré une longue taffe. Ma tête me faisait mal. Tout tournait dans l’habitacle de la bagnole.
“Ouais, pourquoi, Mickey, POURQUOI ?”
“Je veux plus jamais travailler pour ce salaud de Walt Disney, Ostrowski. Voilà pourquoi. C’est le seul moyen, Ostrowski, le seul, bordel, pour échapper à tout ça.”
J’ai fermé les yeux. La fille cognait toujours dans le coffre.
Richard TABBI - Nouvelle publiée dans la revue LES HÉSITATIONS D'UNE MOUCHE, septembre 2003

La nouvelle MACHINES SENTIMENTALES écrite en 2002 en hommage à Maurice G. Dantec et restée longtemps inédite a été publiée dans la revue papier TWICE, un contexte idoine pour un texte qui s'apparente plus à l'univers du rock industriel qu'à l'autofiction germanopratine que s'entêtent à pratiquer et à promouvoir les romanciers enfermés dans le bocal télévisuel.
extrait : Les cent vingt kilos du type ont dégringolé sur le sol jonché de sciure et de clopes écrasées. Les flics n’ont pas tardé à faire une entrée fracassante. (Le réseau compliqué des égoûts charrie les cadavres d’enfants mort-nés, ils rejoindront la mer et oublieront leur parenté.) Moi, j’avais posé mon double dans l’eau noire et Jarvis buvait dans un gobelet de métal irradié. Je tenais à peine debout, elle avait la lèvre qui saignait, elle lissait sa jupe, à ses pieds sa culotte blanche déchirée gisait dans une flaque d’urine. Elle n’a pas eu un regard pour moi, elle est sortie affronter la suite, indifférente à leur approche, insectes accrochant leurs colonies à la nuit du sous-sol et rongeant les ossements cristallisés. Je n’avais pas mis très longtemps pour devenir une vraie ordure.
Deux enfants se font face
Braquant chacun leur pistolet
Sur la tempe de l’autre
La plupart avaient fuis vers les campagnes, dans les cités fortifiées. Les flashes crépitaient et les flics avaient de la poudre au coin des narines et les étoiles disparaissaient, bientôt ce serait le matin et le ciel bleu et on se demande pourquoi tout ce ciel bleu quand on est dans une telle merde. Au-delà des remparts, les transsexuels se coupaient le bout des seins, ils transpiraient et exhalaient des odeurs aigrelettes et leurs mains se refermaient sur des pénis sanglants. À la sortie des écoles les apprentis sorciers testaient leurs maléfices et les jeunes vierges se suicidaient selon un rituel immuable. Ils m’ont sorti du bar menottes aux poignets, la gueule en sang, et le plus mafieux expliquait aux journalistes que j’avais fait du grabuge. On les descendait lorsqu’ils s’approchaient trop près des remparts. Envie que la nuit recouvre le monde histoire de pas être seul dans l’obscurité et les tourments. C’était là aussi le seul moyen de rentrer en contact avec Eux.
"Les reflets du soleil sur le bayou brillaient au travers d'un tunnel d'arbres en diffusant une radiance ambrée, comme un whisky qu'on lève à la lumière des flammes d'un feu de cheminée." James Lee Burke.
"Aucune auréole de ténèbre ne lui ceignait la tête, aucune excroissance tubéreuse n'enserrait son âme dans ses tentacules et ses yeux affrontaient mon regard accusateur sans ciller, sans la plus petite once de culpabilité. Elle était de ces femmes capables de se lever tôt, bien reposée après une bonne nuit, de préparer thé et toasts beurrés, et d'allumer les fours de Dachau." James Lee Burke
"Il était jalmince. Les magazines en couleurs entretiennent l'envie des minables, les poussent au crime, à l'émeute. On y voit de trop belles choses qui ne seront jamais pour nos gueules, pour nos pognes, pour nos jeunes zobs pleins d'ardeur..." Alphonse Boudard.
Mickey conduisait comme un dingue. On avait pris l’autoroute et j’avais de drôles de picotements le long de la colonne vertébrale. Je priais pour que les types dans les hélicoptères ne nous repèrent pas, je commençais à être fatigué de toutes ces conneries. J’avais eu mon content de cellules pourries, de tabassages et de cafards. J’aspirais à la paix, et si possible pas derrière un grillage.
“Ralentis, Mickey, putain...”
Ses doigts gantés de blanc étaient crispés sur le volant. Il a ouvert le vide-poche et a sorti une cassette de Johnny Cash, ça faisait des années que j’avais pas écouté de country. Il a enclenché le truc et les cow boys se sont mis à parcourir la plaine à la recherche des filles de ferme, à raconter des histoires de cul dans la paille et la sueur, l’odeur du crottin, ce genre de choses.
“Hey Mickey, je te voyais pas écouter ces machins...”
“Ta gueule et fais-moi tirer une barre.”
Je lui ai tendu le joint qui se consumait entre mes doigts. Je ne croyais plus à cette panoplie obligée de stupéfiants, à vrai dire je n’avais plus guère d’inspiration. Mes bouquins se vendaient suffisamment pour que je ne foute plus grand-chose et je ne m’en privais pas. Je traînais au hasard, et j’avais une sorte de don pour m’embringuer dans des histoires que la tremblote et le manque de patience m’empêchaient désormais d’écrire.
Mickey m’a repassé le joint, ou plutôt il me l’a fourré dans la bouche, tandis qu’il sortait une flasque de sa veste et la tétait. Le bourbon coulait sur son menton.
“Alors Ostrowski, toujours peur des flics ?”
“Mickey, je n’ai pas peur. Je suis juste fatigué de toutes ces conneries.”
“Ah ouais ? T’es fini Ostrowski. J’ai lu tes derniers poèmes, c’est lamentable.”
“Écoute, c’est pas ton rayon, alors lâche-moi avec ça.”
“Putain, quand je pense que je lisais tes bouquins en une nuit. Maintenant, rien que de les voir, ça me fait dégueuler.”
“Les regarde pas, alors.”
“Putain, Ostrowski, réagit, MERDE !”
A ce moment, des coups ont retentit dans la bagnole. C’était la fille. La caissière de chez Disney. Notre otage.
“Hey, Mickey, peut-être qu’elle étouffe dans ce putain de coffre.”
“T’as raison, je vais aller lui faire quelques trous d’aération avec mon .38.”
“Connard.”
“Connard toi-même, Ostrowski, t’as plus de tripes, mec.”
Je commençais à être lessivé, je n’aspirais qu’à une chose : dormir. Au moins vingt heures d’affilée. Dans mes veines courait plus d’alcool que de sang. Mickey, lui, était à dix mille, et chaque minute qui passait semblait le rendre encore plus furieux.
“On s’en sortira jamais. Relâche-la. Tu t’en tireras avec cinq ans au maximum...”
“Hey Ostrowski, tu rêves ou quoi, mon pote ? Tu crois qu’ils vont se contenter de m’arrêter ? Ils vont tirer à vue, oui. Et tu le sais parfaitement.”
On aurait pu éviter ça. Je pensais à cette fille en uniforme règlementaire Disney, les oreilles sur la tête et tout, petite jupe, jeune, elle devait avoir dix-sept ans, pas plus, elle n’avait rien vu venir, elle avait commencé par un grand sourire qui mettait en valeur ses dents très blanches.
“Bonjour monsieur Mickey, vous n’avez pas l’air très...”
Elle n’avait pas pu finir sa phrase, Mickey lui avait tordu le bras, et devant les enfants à peine surpris il lui avait enfoncé son .38 dans la bouche.
“Maintenant tu viens avec moi, salope.”
La fille s’était mise à hurler et ça avait excité les gosses qui encourageaient Mickey en proférant des obscénités. Au début j’ai cru à un putain de numéro, je me disais chez Disney ils savent plus quoi inventer, des faux braquages, maintenant. Mais Mickey avait perdu son self-control, il avait mis un coup de crosse dans la tête d’un gosse qui faisait mine de l’aider à maîtriser la caissière en répétant niquez-la, m’sieur, niquez-la cette pute. J’aime pas trop les merdeux à cet âge-là, j’avais donc accueilli l’événement avec bonhomie, sans insister sur son caractère inhabituel.
Les choses se sont gâtées quand Mickey a tiré dans la foule et qu’un type a ramassé une bastos dans le bras. Il en a chialé dans sa barbiche crasseuse qui datait au moins des années soixante-dix. Mickey a gueulé ON SE TIRE ! Au loin les types du service de sécurité ont démarré leur manœuvre d’encerclement, les blindés commençaient à se déployer et l’aviation de chasse de Walt Disney traçait des sillons dans le ciel.
On a couru vers la bagnole, Mickey a fourré la fille dans le coffre, il m’a pris le volant d’autorité, j’ai juste eu le temps de grimper et il a démarré comme un vrai cinglé Le paysage s’est mis à défiler. J’étais plaqué contre le dossier de mon siège. Mickey transpirait, la fille martelait la tôle.
“Pourquoi tu fais ça, Mickey ? Merde, t’as aucune chance...”
Mickey a tourné vers moi son visage de souris mal dessinée, ses yeux étaient injectés de sang.
“Pourquoi Ostrowski ?”
J’ai aspiré une longue taffe. Ma tête me faisait mal. Tout tournait dans l’habitacle de la bagnole.
“Ouais, pourquoi, Mickey, POURQUOI ?”
“Je veux plus jamais travailler pour ce salaud de Walt Disney, Ostrowski. Voilà pourquoi. C’est le seul moyen, Ostrowski, le seul, bordel, pour échapper à tout ça.”
J’ai fermé les yeux. La fille cognait toujours dans le coffre.
Richard TABBI - Nouvelle publiée dans la revue LES HÉSITATIONS D'UNE MOUCHE, septembre 2003

MACHINES SENTIMENTALES, LA NOUVELLE,
PUBLIÉE DANS LE NUMERO 32 DE LA REVUE TWICE
PUBLIÉE DANS LE NUMERO 32 DE LA REVUE TWICE
La nouvelle MACHINES SENTIMENTALES écrite en 2002 en hommage à Maurice G. Dantec et restée longtemps inédite a été publiée dans la revue papier TWICE, un contexte idoine pour un texte qui s'apparente plus à l'univers du rock industriel qu'à l'autofiction germanopratine que s'entêtent à pratiquer et à promouvoir les romanciers enfermés dans le bocal télévisuel.
extrait : Les cent vingt kilos du type ont dégringolé sur le sol jonché de sciure et de clopes écrasées. Les flics n’ont pas tardé à faire une entrée fracassante. (Le réseau compliqué des égoûts charrie les cadavres d’enfants mort-nés, ils rejoindront la mer et oublieront leur parenté.) Moi, j’avais posé mon double dans l’eau noire et Jarvis buvait dans un gobelet de métal irradié. Je tenais à peine debout, elle avait la lèvre qui saignait, elle lissait sa jupe, à ses pieds sa culotte blanche déchirée gisait dans une flaque d’urine. Elle n’a pas eu un regard pour moi, elle est sortie affronter la suite, indifférente à leur approche, insectes accrochant leurs colonies à la nuit du sous-sol et rongeant les ossements cristallisés. Je n’avais pas mis très longtemps pour devenir une vraie ordure.
Deux enfants se font face
Braquant chacun leur pistolet
Sur la tempe de l’autre
La plupart avaient fuis vers les campagnes, dans les cités fortifiées. Les flashes crépitaient et les flics avaient de la poudre au coin des narines et les étoiles disparaissaient, bientôt ce serait le matin et le ciel bleu et on se demande pourquoi tout ce ciel bleu quand on est dans une telle merde. Au-delà des remparts, les transsexuels se coupaient le bout des seins, ils transpiraient et exhalaient des odeurs aigrelettes et leurs mains se refermaient sur des pénis sanglants. À la sortie des écoles les apprentis sorciers testaient leurs maléfices et les jeunes vierges se suicidaient selon un rituel immuable. Ils m’ont sorti du bar menottes aux poignets, la gueule en sang, et le plus mafieux expliquait aux journalistes que j’avais fait du grabuge. On les descendait lorsqu’ils s’approchaient trop près des remparts. Envie que la nuit recouvre le monde histoire de pas être seul dans l’obscurité et les tourments. C’était là aussi le seul moyen de rentrer en contact avec Eux.
CITATIONS GLANÉES AU FIL DE MES LECTURES :
"Les reflets du soleil sur le bayou brillaient au travers d'un tunnel d'arbres en diffusant une radiance ambrée, comme un whisky qu'on lève à la lumière des flammes d'un feu de cheminée." James Lee Burke.
"Aucune auréole de ténèbre ne lui ceignait la tête, aucune excroissance tubéreuse n'enserrait son âme dans ses tentacules et ses yeux affrontaient mon regard accusateur sans ciller, sans la plus petite once de culpabilité. Elle était de ces femmes capables de se lever tôt, bien reposée après une bonne nuit, de préparer thé et toasts beurrés, et d'allumer les fours de Dachau." James Lee Burke
"Il était jalmince. Les magazines en couleurs entretiennent l'envie des minables, les poussent au crime, à l'émeute. On y voit de trop belles choses qui ne seront jamais pour nos gueules, pour nos pognes, pour nos jeunes zobs pleins d'ardeur..." Alphonse Boudard.